Nos souvenirs sont des fragments de rêves

Nos souvenirs sont des fragments de rêves

Westö, Kjell
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mercredi 14 février 2018 5 étoiles

Un homme qui se faufile nuitamment dans son jardin et qui quelques jours plus tard tente de poignarder l'homme d'affaires Alex Rabell, il n'en faut pas plus au narrateur pour se plonger dans les souvenirs d'une vie qu'il a partagée avec Alex et sa sœur Stella, une amitié née au cœur de l'enfance, au bord de la mer de Finlande et qui a perduré des décennies durant. Du début des années 70 jusqu'à nos jours, il a donc côtoyé la famille Rabell, une ''dynastie d'entrepreneurs'' dirigée par le grand-père Poa, des gens riches, conscients de leur position, arrogants de fait, soucieux de préserver leur intimité et de garder leurs secrets. Moins privilégié, le narrateur voue une admiration sans faille à Alex et tombe éperdument amoureux de Stella. Le temps passant, son regard change sur son ami d'enfance, il s'en éloigne sans pour autant le renier. Stella, quant à elle, reste son grand amour. Malgré les séparations, les trahisons, les rancoeurs, la passion tempétueuse se transforme en amitié tranquille mais les liens restent forts. A presque 60 ans, il peut dérouler ses souvenirs depuis l'époque lointaine où sa renconre avec les enfants Rabell a changé sa vie.

Jouant les Nick Carraway, humble devant les puissants, pauvre devant les riches, le narrateur raconte les Rabell, Poa, le patriarche fier et volontiers méprisant, Clara, la mère altière et un brin guindée, Jacob, le père invisible, le sujet tabou, Alex, enfant autoritaire, adulte prêt à tout pour toujours amasser plus d'argent et Stella, l'apprentie comédienne avec qui il joue à ''je t'aime, moi non plus'' pendant près de cinquante années. Autour d'eux, d'autres garçons, brutes épaisses ou souffre-douleur, d'autres filles, bonnes à baiser ou à épouser selon leur milieu d'origine, d'autres parents, falots, trop prolétaires pour qu'on en fasse grand cas. Et le monde qui continue de tourner : la bande à Baader qui terrorise l'Allemagne, Olav Palme assassiné, le mur de Berlin qui tombe, l'attaque de Charlie Hebdo, etc. Tous ces évènements brièvement évoqués, le narrateur y reste imperméable, tout préoccupé qu'il est des Rabell. Attirance et répulsion, amour et haine, partages et trahisons semblent rythmer son existence dans l'ombre de cette famille en vue. Lui-même tente de faire son chemin. Il publie un roman qui très vite est un succès, mais ne peut renouveler l'exploit et survit en enseignant les lettres au lycée. Eternel looser, il est sans cesse partagé entre le désir irrépressible de s'accrocher à son amour pour Stella et son amitié pour Alex et la volonté de les fuir pour se préserver.
Une très belle saga romanesque, des êtres profondément blessés qui cachent leurs faiblesses sous le masque de la nonchalance ou de l'arrogance. Une histoire d'amitié pas toujours facile, branlante, déséquilibrée mais fondatrice. Et bien sûr une histoire d'amour éternel entre la jeune fille de bonne famille, la rebelle, l'artiste, la part solaire des Rabell et le jeune homme incertain, admiratif, le fils désargenté d'un simple vendeur en électro-ménager porté sur la boisson. Sur près de 600 pages, Kjell Westö nous immerge totalement dans la vie de ses héros dont nous partageons le quotidien, les joies et les peines, et tout cela dans les magnifiques paysages finlandais. Un gros coup de cœur.


Seuls les enfants savent aimer

Seuls les enfants savent aimer

De Cali
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mardi 13 février 2018 3 étoiles

C'est derrière les volets clos de la petite maison de Vernet-les-Bains que le petit Bruno suit la procession qui emmène sa maman vers le cimetière du village. A 6 ans, il a été jugé trop jeune pour assister à l'enterrement de celle qui va lui manquer tout le reste de sa vie. Car la vie continue, triste et vide, au milieu de ses frère et sœurs qui essaient comme ils peuvent de continuer à sourire et à aimer, et d'un papa qui de plus en plus souvent fait une halte au bistro avant de rentrer le soir. Enfant différent, solitaire, Bruno se console comme il peut, dans les bras de ses grands-mères, dans sa nouvelle amitié avec Alec, dans son amour pour le belle Carol. Ravagé par la tristesse, enragé par l'injustice, Bruno garde jalousement au fond de lui les souvenirs de sa jolie maman, pour ne jamais oublier, pour pouvoir affronter un monde qui désormais sera privé de sa présence douce et lumineuse.

Cali, le chanteur écorché-vif, nous raconte Bruno Caliciuri, le petit garçon orphelin de mère. Dans un récit plein de poésie et d'amour, il évoque ses 6 ans et tous les sentiments qui l'ont traversé à la mort de sa maman : tristesse infinie, solitude, manque insondable, rage, colère, refus de continuer à vivre. Mais la vie triomphe toujours et le petit Bruno connaît aussi des joies, l'amitié partagée avec Alec, le nouveau venu, les parties de rugby, les bras consolateurs de Pilar et Stella, ses deux mamies, une danse partagée avec Carol, son grand amour.
Les confidences du chanteur, pleines de peine et de fureur, racontent cette blessure à jamais ouverte, cette fragilité qu'elle a laissé en lui, ce besoin d'amour couplé à la peur de perdre encore une fois l'être aimé.
Une belle déclaration d'amour.


Fugue d'hiver

Fugue d'hiver

De Ketil Björnstad
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mardi 06 février 2018 4 étoiles

Si sur la scène du Philharmonique d'Oslo, Aksel Vinding fait des débuts fracassants, en coulisse, un nouveau drame se joue pour le jeune concertiste déjà marqué par la perte de sa mère et de son grand amour, Anja Skoog. Sa dernière note de piano n'a pas fini de retentir que Marianne Skoog, son épouse depuis six mois à peine, quitte la salle pour retrouver sa villa, la cave et la corde qui va lui servir à se pendre alors qu'elle est enceinte de leur enfant. Déstabilisé par cet énième coup du sort, le pianiste ne pense plus à la brillante carrière qui s'ouvre à lui. Des femmes de la famille Skoog, il ne reste que Sigrun, la sœur de Marianne, une femme médecin, une femme mariée, une femme qui lui rappelle tant Anja et Marianne. Il annule sa tournée dans les capitales européennes pour s'approcher au plus près de celle qu'on surnomme ''la Dame de la vallée''. Dans le grand nord, aux confins de la Norvège, il tente d'apprivoiser la douleur, le manque mais aussi la vodka, Sigrun et Rachmaninov.

Pour la troisième et dernière fois, nous retrouvons le jeune prodige Aksel Vinding dont la vie est marquée par des drames successifs. Comment pourra-t-il se reconstruire après cette dernière perte, celle de Marianne et de son enfant à naître ? En se consacrant entièrement à sa carrière de soliste comme le lui conseillent sa professeure, son agent et Rebecca, son amie de toujours ? Non, c'est une autre voie que choisit Aksel : la fugue vers Kirkenes, l'alcool et une femme, la dernière femme qui le rattache à ses amours défuntes. Anesthésié par le froid et la vodka, il y apprend à dompter son chagrin, à se contenter du présent en attendant de pouvoir envisager un avenir...
Pour cette dernière virée musicale, Ketil Bjørnstad nous emmène aux confins de la Norvège, à la frontière russe, dans la région du froid mortel et des aurores boréales. Sur fond de Rachmaninov et d'improvisations jazzy, il convoque l'âme russe, la guerre froide, le deuil et l'amour éternel pour entraîner son jeune héros dans une quête désespérée du goût de vivre. Entre culpabilité et séduction, entre répétitions et réflexions, le pianiste profite de cette parenthèse pour redonner un sens à sa vie et faire la paix avec lui-même et ses mortes qu'il continue de chérir et de chercher dans le sourire ou le regard de la dame de la vallée, sa dernière conquête avant de prendre enfin son envol.
Une trilogie de toute beauté, bercée par la musique classique et les grands sentiments, assombrie par les peines et les drames mais illuminée par l'amour et la musique. Difficile de quitter la Norvège et Aksel Vinding, Rachmaninov et Beethoven mais il est sans doute temps pour le pianiste de laisser les drames derrière lui et d'avancer vers la sérénité.


Gibier d'élevage

Gibier d'élevage

De Kenzaburô Ôé
Traduit par Marc Mécréant
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Samedi 03 février 2018 4 étoiles

Un village isolé dans les montagnes japonaises. Des hommes rudes, pauvres, peu éduqués. Une vie quasi autarcique, quelques incursions dans la vallée, peu de contacts avec l'extérieur. Et au loin, la guerre. Une guerre qui va s'immiscer dans le quotidien de ces gens simples et ignorants en la personne d'un aviateur américain dont l'avion est tombé dans les montagnes. Un américain, oui, mais pas vraiment un ennemi. Un noir. Un animal. Enchaîné, jeté au fond d'une cave, observé, surveillé, puis finalement confié aux enfants, apprivoisé comme un animal domestique. Et la guerre s'éloigne à nouveau devant un quotidien embelli par cette présence exotique. Jusqu'au jour où les autorités prennent enfin une décision. Le prisonnier se rebelle, redevient l'ennemi à abattre.

C'est par la voix d'un des enfants que Kenzaburô Ôé raconte cette rencontre incongrue entre des montagnards japonais et un pilote américain noir. Leur premier noir. La frayeur, la curiosité, l'admiration, l'attachement. Le bonheur de posséder un si bel animal. Aucune communication n'est possible, ni même envisagée, mais des moments sont partagés, des liens se créent. Et pourtant... Quand l'ignorance, la bêtise, la folie s'en mêlent... Le noir s'est plié aux traitements imposés par les villageois, il a partagé les jeux des enfants, a accepté son statut d'animal de compagnie. Mais quand il résiste, c'est la mort qui l'attend. Comme une bête rétive et dangereuse qu'on abat quand elle se retourne contre son maître.
Court roman ou longue nouvelle, Gibier d'élevage est une dénonciation de la folie humaine, de la violence née de l'ignorance. Une lecture dérangeante mais nécessaire.


Un sur deux

Un sur deux

De Steve Mosby
Traduit par Étienne Menanteau
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jeudi 01 février 2018 4 étoiles

Eprouvé par un deuil, Mark Nelson a traversé le pays pour rejoindre l'équipe du célèbre inspecteur principal John Mercer. C'est sa première affectation, il est nerveux mais bien décidé à monter toutes ses qualités d'interrogateurs. Pourtant, il est un peu déçu en rencontrant Mercer. L'homme a perdu de sa superbe depuis une sévère dépression qui l'a tenu loin du commissariat durant deux ans. Mais il laisse ces considérations de côté quand il est plongé dans le bain d'une nouvelle affaire. Un homme vient d'être torturé et assassiné, un couple, Jodie et Scott, est porté disparu. Dans la maison du mort, sur le mur, un étrange dessin que Mercer a déjà rencontré dans sa carrière : l'oeuvre d'un tueur qui enlève des couples et les soumet à un jeu pervers. Seul l'un des deux survit, l'autre a choisi de sacrifier son conjoint. Quand Scott réapparaît, affreusement torturé mais vivant, l'équipe met tout en œuvre pour retrouver Jodie avant le lever du jour. Mais leurs pistes sont minces, la météo vire à la tempête de neige et les hommes de Mercer commence à douter de lui. Mark sait qu'il doit faire fi de sa compassion pour tirer le plus d'informations possibles d'un Scott affaibli et qui refuse de se souvenir du cauchemar qu'il vient de vivre.

Un excellent thriller ! Une intrigue originale, du suspense, des personnages bien travaillés et un surprenant retournement de situation...que demander de plus ? Steve Mosby a choisi de ne pas se focaliser sur un policier héros pour raconter son histoire mais fait parler plusieurs voix, de son flic nouvel arrivé dans l'équipe à la victime séquestrée, en passant par la femme de l'inspecteur. Ce procédé donne une certaine dynamique au récit, en sautant d'un personnage à l'autre, on change de point de vue, on découvre de nouveaux aspects de l'affaire et on évite le train-train d'une enquête plus linéaire. Cette course contre la montre bénéficie aussi d'une montée en puissance de la tension à mesure que le temps passe et que le fatal lever du soleil approche. Au passage, Mosby nous livre quelques réflexions sur l'amour et sur le couple, bien sûr ici dans un cadre extrême et douloureux, mais qui évoquent bien quand même les petites trahisons, les arrangements avec la vérité, les silences, les renoncements, les sacrifices.
Bref, une bonne lecture et un auteur à suivre.